La Vache de BELVEZET
Contes traditionnels de Provence et du Languedoc
Jean-Claude RENOUX
Publié juillet 2003 - La légende des mondes L'Harmattan
-----
Un jour un duc d'Uzès, dont on dit qu'il était bossu, se battit en duel. S'il sortit vainqueur de l'épreuve
(il étendit net son adversaire d'une botte habile qui lui transperça le coeur),
il reçut dans l'affaire un mauvais coup d'épée. Le voilà navré si gravement qu'il devait garder le lit.
On craignait pour sa vie, malgré ou à cause des soins empressés des meilleurs médecins de l'époque.
Comme le mort était quelque chose comme un ambassadeur prusien, le Roi commanda au duc de quitter
immédiatement Paris et de gagner ses terres. Notre Duc prit le chemin pour la province.
Chacun s'accordait à dire que là où les meilleurs médecins avaient échoué, les routes du royaume réussiraient.
Le voyage s'effectuait dans des conditions déjà éprouvantes pour un bien portant et il fallait plus de temps
pour se rendre de Paris à Uzès qu'il n'en fallait pour traverser l'Atlantique et gagner les Amériques.
Arrivé à bon port, notre duc n'était toujours pas mort.
Voilà qui ne faisait pas l'affaire des consuls. Un duc, même mourant, c'est bien du désagrément !
Ils s'en furent en délégation auprès du blessé lui dire qu'assurèment l'air d'Uzès ne lui vaudrait rien.
Puisue le Rai avait commandé qu'il se reposât sur ses terres, il serait tout aussi bien à Belvezet qui lui appartenait.
Le climat y avait des vertus curatives connues à des lieues à la ronde...
Le temps de bâcler une autre expédition, l'équipage prit la direction de Belvezet.
Là encore (est-ce le duc ou le bossu qui avait la peau dure ?), le seigneur survécut !
Les consuls de Belvezet firent contre mauvaise fortune bon coeur. Ils l'installèrent dans la meilleure
chambre de la meilleure ferme. Ils lui allouèrent une vache afin de le nourrir, trois fois par jour !
Esc-ce le lait, ou bien l'air du pays ? Le duc guérit ! Il se prit d'une grande passion pour cette vache
au lait de laquelle, clamait-il à qui voulait l'entendre, il devait la vie.
- Je viendrai la voir une fois l'an, dit-il aux consuls assemblés. Je vous préviens que le
premier qui me dira qu'elle est morte, eh bien je le pendrai !
Le duc, rentré en graçe, gagna de nouveau Paris. Un an plus tard, le voilà de retour à Uzès.
Il courut à Belvezet s'enquérir des nouvelles et baiser le museau de sa protégée.
Il en fut de même l'année suivante, et l'année qui suivit l'année suivante. L'année qui suivit l'année
qui suivit l'année suivante, un beau matin on trouva la vache crevée.
Imaginez la panique qui s'empara des consuls en constatant la chose, d'autant que le duc était attendu pour la semaine suivante.
- C'est au premier consul d'informer le duc, c'est le meilleur et le plus avisé d'entre nous !
- Justement, justement, dit le premier consul, que deviendrait le village privé du meilleur et du plus
avisé d'entre les siens. Non, non. c'est au second consul...
- Pas du tout, pas du tout, protesta le second consul. J'ai une femme et des enfants,
alors que le troisième consul lui est célibataire...
- Holà, comme vous y allez, c'est que j'ai un vieux père...
- Et moi un vieux chien, s'empressa d'ajouter le quatrième consul, et puis je suis trop jeune pour mourir.
Vous, vous avez vécu, mais moi, je n'ai encore rien vu...
- Si nous demandions au boulanger, proposa le cinquième consul. Après tout, il n'est pas du village.
C'est un protestant d'Arpaillargues. Il parle autrement que nous...
La proposition du cinquième consul fut adoptée par acclamation. Voilà les consuls en délégation se randant auprès du boulanger.
- Boulanger, tu sais combien nous t'estimons. Pour te montrer à quel point nous t'apprécions nous t'avons désigné pour nous représenter...
- Ah oui, pourquoi et auprès de qui ?
- Auprès de monseigneur le duc, et pour l'informer que sa vache est morte...
- Holà, pas sit vite. Je sais ce qu'on raconte...
- Pour que tu sois des nôtres, il te faut faire un petit sacrifice...
- Ma vie ? Un petit sacrifice ?
- On t'aime, je te l'ai dit. Nous t'offrirons une fille à marier si tu nous rends ce petit service ...
La Jeanne du Toine est demoiselle. Son père a du bien...
- La boiteuse qui ne sait pas compter jusqu'à quatre et qui a du goitre ?
- Boulanger tu exagères. Elle marche peut-être un peu bas, mais d'un pied seulement. Tu aurais pu tomber plus mal.
C'est une fille simple, certes, mais les femmes les moins intelligentes sont obéissantes, elles font les meilleures épouses.
Je reconnais qu'elle est un peu grasse du cou, mais de là à parler de goitre... Tu es rude en affaire.
C'est dit, si tu parles au duc de sa vache, tu aurais la fille, et une bourse d'or pour mieux t'établir !
- Pour la bourse, je veux bien. Pour la fille, nous en reparlerons !
Le jour de la visite ducala arriva. Les consuls au grand complet et le boulanger s'en vinrent présenter leurs respects.
- Eh bien, monsieur le premier consul, et ma vache ?
- Justement, monseigneur, justement, le boulanger voulait vous en parler !
- Alors, boulanger, quelles sont les nouvelles ?
- A la vérité, monseigneur, votre vache, elle ne mange plus !
- Comment ? Ma vache, elle ne mange plus ?
- Si ce n'était ça. Votre vache, elle ne boit plus non plus !
- Comment ? Ma vache, elle ne boit plus ?
- Si ce n'était que çà. Votre vache, elle ne mange plus, elle ne boit, et elle ne dort plus non plus !
- Mais dis tout de suite qu'elle est morte !
- Ah, monseigneur, c'est vous qui l'avez dit !
Le duc aimait sa vache, mais il avait beaucoup d'humour. Il offrit une autre bourse au boulanger.
Ce dernier prit son pétrin, ses pelles, les deux bourses, et retourna à Arpaillargues épouser
une fille qui n'était ni boiteuse, ni simplette, ni goitreuse !
Et cric et crac, mon histoire est finie.